L’allaitement sans grossesse

La lactation provoquée peut faire couler le lait de n’importe qui – même d’un homme

Il ne subsiste aucun doute sur les avantages de l'allaitement : c'est mieux pour le bébé, mieux pour la mère et mieux pour former des liens familiaux et pour susciter l'attachement. La liste des avantages de l'allaitement est exhaustive et bien documentée. Mais que faire lorsqu'on adopte un bébé ou lorsqu'on a un bébé au moyen d'une maternité de substitution et que l'on désire tout de même tirer profit des avantages de l'allaitement sans avoir été enceinte?

Il semble qu'en suivant un ensemble de protocoles établis, ce qui demande manifestement certains efforts, ces femmes peuvent tout de même allaiter même si elles n’ont pas vécu de grossesse. « Il y a même une étude de cas qui document le cas d’une femme qui a pu allaiter même si elle n'avait pas d'ovaires », déclare Debbie Stone, infirmière autorisée et spécialiste en lactation à The Hospital for Sick Children de Toronto (SickKids Hospital). C'est ce que l'on nomme la lactation provoquée et, « avec la bonne stimulation et une thérapie hormonale adéquate, presque n'importe qui peut le faire ».

La chimie simplifiée de l'allaitement

Aujourd’hui, nous connaissons bien les changements hormonaux qui s’opèrent dans le corps et mènent ultimement à la lactation. Les protocoles de lactation provoquée tentent de simuler ces changements et de faire croire au corps qu'il vit une grossesse et a donné naissance. « Lorsqu’une femme tombe enceinte, les niveaux de progestérone et d'œstrogène sont élevés », indique Stone. « Durant ce temps, le corps prépare les seins à la lactation ». Ce mécanisme est bien compris et est à la base de la pilule anticonceptionnelle. « La différence dans le cas de la lactation provoquée, c'est que vous n’arrêtez pas de prendre la pilule. »

Au cours d'une grossesse normale, une fois que la femme débute le travail, le niveau de progestérone et d'œstrogène chute immédiatement et une autre hormone, la prolactine, est libérée, ce qui déclenche l'arrivée de la lactation. La simulation de ce processus fait également partie du protocole. Cependant, on donne plutôt du dompéridone, un médicament que l'on utilise habituellement pour traiter des problèmes dans le tractus gastro intestinal supérieur, afin de déclencher la production de prolactine.

Initialement, on jugeait que cette capacité du dompéridone à déclencher la lactation, tant chez les hommes que les femmes, n’était qu’un effet secondaire inhabituel d’un médicament généralement considéré efficace pour traiter des problèmes gastro-intestinaux, tels que la nausée, les vomissements et la piètre motilité. Cependant, les médecins et les infirmières ont tôt fait d'imaginer que ce médicament pourrait aider les femmes qui ne produisent pas suffisamment de lait. Il importe de remarquer que l'utilisation du dompéridone n'est pas acceptée aux États-Unis, même si la plupart des autres pays occidentaux l’utilisent depuis des années. La science médicale a découvert d'autres médicaments qui peuvent aider à simuler la libération de la prolactine.

« On recommande que la mère suive cette thérapie hormonale pendant les six mois qui précèdent l'arrivée du bébé », indique Stone, en ajoutant que, dans de nombreux cas, les femmes ne disposent pas toujours d’un tel préavis. « Avec la maternité par substitution, on peut assez bien prédire l’arrivée du bébé. L'adoption ne permet pas de le prédire avec autant de certitude. »

Il existe plusieurs versions des protocoles, selon le temps dont dispose la femme afin de se préparer à l'arrivée du bébé. Les protocoles ont été co-préparés par le Dr Jack Newman, un défenseur canadien bien connu de l'allaitement.

« Qu'est-ce que ce liquide blanc qui s'écoule de mon mamelon? »

La thérapie hormonale n'est qu'une composante de la lactation provoquée. L'autre composante est la stimulation directe du sein. « Généralement, nous utilisons un bon tire-lait double électrique quelques semaines avant la date prévue de l'arrivée du bébé », indique Stone. « L'objectif est d'établir un certain débit de lait avant que le bébé commence à s'allaiter. » Pour ce faire, certaines femmes devront tirer du lait toutes les trois heures, chaque jour, pendant plusieurs semaines avant l'arrivée du bébé. « C'est un engagement majeur. »

Il y a d'autres façons de stimuler les seins, comme le massage et les compressions. Les protocoles du Dr Newman suggèrent même que le « partenaire [de la femme] peut prêter main forte » à cet égard. De surcroît, la stimulation à elle seule peut initier la lactation. « Certaines adolescentes se présentent à l'hôpital et nous demandent “Pourquoi y a t il du liquide blanc qui s'écoule de mon mamelon?” Elles sont plutôt surprises d'apprendre qu'il s'agit d'une lactation », déclare Stone, en ajoutant que des cas de cette nature soulignent le potentiel d'allaitement de certaines femmes sans grossesse ou thérapie hormonale.

Les limites de la lactation provoquée

Bien qu’il soit certain que l’on puisse provoquer la lactation chez la plupart des personnes qui suivent et respectent les protocoles, on ne peut cependant garantir qu'une femme produira suffisamment de lait pour recourir exclusivement à l’allaitement. « Il y a peu de cas de femmes qui ont produit suffisamment de lait pour recourir exclusivement à l’allaitement. Il est plus probable que l'on doive compléter l'alimentation du bébé d'une certaine manière », déclare Stone, après un examen de la littérature – restreinte – sur la lactation provoquée. On peut compléter l'alimentation du bébé de plusieurs façons : les aides à l’allaitement, l’allaitement au doigt ou l’allaitement au biberon ou à la tasse sont tous des options. « De nombreuses semaines peuvent être nécessaires afin qu'une femme provoquée puisse recourir exclusivement à l’allaitement. »

Même s'il y a des chances que l’on ne puisse atteindre l'exclusivité, l’effort n'est pas une perte de temps. « Les femmes qui tentent la lactation provoquée désirent habituellement vivre l’expérience à 100 % et l'allaitement n'est qu'une partie de cette expérience », déclare Stone. Même si l'on ne peut atteindre l'exclusivité, c'est « une façon d'établir un lien avec le bébé, en plus de le nourrir et de lui fournir une protection immunologique ». À cet égard, au moins une étude a démontré que la composition du lait maternel, qu'il soit provoqué ou produit naturellement, est identique (cependant, il faut remarquer que l’étude a analysé la composition du lait 10 jours après la naissance).

Et les hommes?

Puisque la lactation provoquée est relativement nouvelle, il y a peu d'études à ce sujet. Ce qui fonctionne le mieux pour diverses personnes et sous diverses circonstances continuera probablement d'évoluer. Cependant, les techniques existantes permettent de croire que les hommes pourraient également allaiter.

Aussi bizarre que cela puisse paraître, il y a des preuves que, sous certaines circonstances, certains hommes peuvent produire du lait. Tel qu'indiqué ci-dessus, les hommes qui prennent du dompéridone peuvent commencer à produire du lait. On a également rapporté des cas de lactation chez les hommes qui suivent une thérapie hormonale en prévision d'une inversion de sexe. On a également rapporté que les niveaux de prolactine peuvent naturellement augmenter chez les futurs pères. De plus, les nouveau-nés, y compris les nouveau-nés mâles, peuvent produire du lait brièvement après la naissance. On soupçonne que ce phénomène se produit en raison d'une exposition à des niveaux élevés de prolactine durant les dernières heures passées dans l'utérus, courtoisie de la mère.

Dans le règne animal, deux chercheurs ont découvert 10 roussettes Dayak (chauves-souris frugivores) mâles qui produisaient du lait. Cette découverte, réalisée en 1995, représente la première instance naturelle documentée de lactation spontanée chez tout mammifère mâle.

La question qui se pose est : même si cela est possible, les hommes voudront-ils allaiter? Et leurs partenaires les laisseront-elles l’essayer? En d'autres mots, même si la biologie et la technologie le permettent, qu'en est-il de la culture? Si certains hommes répondent « oui », on pourrait finalement répondre à une question de longue date : « Pourquoi les hommes ont-ils des mamelons? ».

Pour obtenir plus de renseignements à cet égard…
Protocoles Newman-Goldfarb pour provoquer la lactation : http://www.asklenore.info/breastfeeding/induced_lactation/gn_protocols.html (disponible en anglais seulement)

 

5/10/2010

Dr. Jack Newman's Guide to Breastfeeding. Dr. Jack Newman. Harper-Collins, 2000. (In the US, the title is The Ultimate Breastfeeding Book of Answers.    Prima Publishing, 2000.)

A Practical Guide to Breastfeeding. Jan Riordan, RN, MN, Jones and Bartlett, 1991.

www.batcon.org/batsmag/v13n1-7.html

Storey AE, Walsh CJ, Quinton RL, Wynne-Edwards KE. Hormonal correlates of paternal responsiveness in new and expectant fathers. Evolution of Human Behaviour. 2000 Mar 1;21(2):79-95.

Gabay MP Galactogogues: medications that induce lactation. Cann PA, Read NW, Holdsworth CD Galactorrhoea as side effect of domperidone. British Medical Journal, Clinical Residence Edition. 1983 Apr 30;286(6375):1395-6